Ithra: Le centre Roi Abdulaziz pour la culture mondiale, «Symbole de fierté, étincelle d’innovation»

Depuis la publication des actes du colloque « Les nouveaux centres culturels en Europe »[1] il y a 15 ans, les tendances identifiées par les auteurs ont continué à se confirmer, et ce non seulement dans le Vieux Monde. Il est frappant de constater comment les forces de la mondialisation se manifestent dans les centres culturels, notamment autour de la révolution numérique et de l’évolution des relations entre les individus et la société, avec de sensibles effets au niveau local. Je vous propose aujourd’hui d’envisager certaines des multiples facettes de ces phénomènes à travers un projet en Arabie Saoudite : Le centre Roi Abdulaziz pour la culture mondiale « Ithra ».

Ithra en arabe signifie enrichissement.

Un centre culturel au carrefour de la mondialisation

Interrogé dans un bulletin de Lord Cultural Ressources – firme canadienne spécialisée dans le domaine des musées – sur la façon dont les directeurs d’institutions culturelles font face au «changement culturel», Fouad Therman, ancien directeur du centre, situé à Dhahran, indiquait que le centre offrirait « un nouveau prototype culturel qui intègre sous un même toit diverses installations culturelles, y compris une bibliothèque publique de pointe, un musée pour les enfants, des musées d’arts visuels et du patrimoine Saoudiens, de la civilisation islamique et d’histoire naturelle, des archives, un grand Hall pour des expositions importantes provenant de l’extérieur du Royaume, des théâtres et un centre d’avant-garde pour la créativité des jeunes (…) ».

On pouvait se demander alors si la nouveauté du modèle évoqué se référait essentiellement à l’aspect de la localisation de ce centre, car nous savons que depuis un bon nombre d’années il existe beaucoup d’autres centres qui combinent ces types d’installations et d’activités culturelles. L’originalité réside dans d’autres dimensions. Déjà, si vous visitez le site internet du centre, vous constaterez que l’ensemble est logé dans un bâtiment emblématique qui est lui-même une œuvre d’art conçue par le célèbre cabinet d’architectes norvégien Snøhetta. Est-ce que ce sera un nouvel exemple de centre culturel où le contenant prévaut sur le contenu? Ouvert par étapes à partir de 2018, son ambitieux programme a montré au contraire une volonté de sublimer la relation entre les activités qui se déroulent en son sein et l’espace monumental: le bâtiment et ses installations couvrent 80,000 m2 et comprennent une bibliothèque de 4 niveaux, la tour Ithra avec 18 étages, le Idea Lab avec ses trois niveaux, l’exposition « Energy », le musée avec ses 5 galeries, un cinéma de 900 places, le Grand Hall de 1,500 m2 et le musée des enfants.

« Source de fierté »

Le symbole est très fort car le centre a été construit à l’endroit-même où pour la première fois du pétrole a été trouvé dans le pays. C’est certainement aussi une étape importante qui s’insère dans la compétition mondiale des villes – et même des pays – qui cherchent à se distinguer de leurs rivaux à travers leurs équipements culturels ou à s’approcher d’un certain modèle international (nettement occidental) : c’est précisément le cas dans certaines villes du Moyen-Orient comme Dubaï, pour ne pas mentionner ce qui se passe dans les grandes métropoles de Chine. Une vision actuelle de ces évolutions centrée sur les pays MENA ( Middle East and North Africa) peut être trouvée dans un rapport en anglais proposé par le centre, intitulé « La culture dans le XXIe s ».

À travers sa communication éloquente – qui a inspiré le titre de ce billet – nous comprenons que le centre entend participer à la compétition croissante entre les institutions culturelles elles-mêmes grâce à une projection internationale, qui consiste en la création d’une «marque» distinctive – qui peut se développer en termes commerciaux ou de marketing, mais aussi de savoir-faire et de formation – ce qui a déjà visiblement intéressé le Centre Georges Pompidou, le Louvre, la Tate Gallery, le musée Guggenheim, pour n’en nommer que quelques-uns. Vu de cette manière, nous pouvons toujours nous demander si l’originalité de la démarche s’exprimera par d’autres éléments.

Il est intéressant de noter que l’ancien directeur du centre n’a pas oublié de mentionner que le projet a été initié et qu’il est financé par la compagnie pétrolière nationale, la Saudi Aramco, probablement la société la plus riche du monde dans son secteur, intéressée à s’engager vers l’économie créative. En ce sens, et c’est encourageant, M. Therman citait le dialogue interculturel et l’innovation en tant que clés pour le succès du centre. Avant de connaître en détail l’ensemble du projet culturel, lequel a été préparé pendant des années, nous pouvions nous poser une série de questions concernant l’orientation dudit dialogue interculturel, dont l’approche est étroitement associée ici, à l’Ouest, au respect des droits de l’homme … quelle sera l’ouverture du centre vers l’extérieur ainsi qu’à l’intérieur du propre pays (quelle place pour les résidents et les résidents étrangers …)? Sous quels prismes sera construit le dialogue interculturel? Peut-on espérer la création d’une perspective commune? C’est sans aucun doute une expérience enrichissante qui se construit actuellement dans ce domaine.

Technologies numériques et dialogue interculturel

Nous pouvons d’ailleurs constater que chez Ithra l’innovation culturelle est amplement associée à la composante du dialogue interculturel et qu’elle peut impliquer une grande spécialisation dans ses activités, comme en témoigne la volonté de se concentrer sur les technologies de l’information et de la communication liées aux arts et à la culture, comme c’est le cas dans de nombreux centres culturels ou des espaces comme Le Cube ou La Gaîté Lyrique en France, le Medialab-Prado en Espagne, sans oublier évidemment le ARS ELECTRONICA CENTER à Linz, entre autres, ainsi que des centres qui se redéfinissent en ce sens, comme le Centre Culturel Général San Martin à Buenos Aires, conservant toujours le principe de l’ouverture à l’interdisciplinarité.

Des aspects des installations du «Idea Lab» de Ithra

L’art, la connaissance, la créativité, la culture et la communauté: les piliers de Ithra

Depuis son ouverture, le centre ITHRA avait déjà accueilli plus de 1,6 millions de visiteurs en 2021. Il a aussi été inclus dans la liste du TIME magazine des 100 destinations à visiter dans le monde.

Il est évident que la programmation a joué un rôle tout aussi crucial que la nouveauté de son concept au niveau local et national. Il faut mentionner dans ce sens que Ithra a reçu en 2021 le prix national des instituts culturels.

Avant d’évoquer l’impact de la pandémie sur les activités du centre d’après son directeur, Hussain Hanbazazah, arrêtons-nous sur quelques éléments caractéristiques du programme du centre.

Le festival Tanween

Le festival de créativité annuel du centre a pour titre Tanween et son édition 2021 avait pour thème « Outils – Créativité artisanale ». Au cours de 3 semaines, plus de 25,000 visiteurs ont participé aux diverses activités du festival : musicales, artistiques, de dialogue et de réseautage, ainsi que présentation de talents et d’expériences.

EXPOSITIONS

En matière d’expositions, « Shatr Al-Masjid: l’art de l’orientation » présente la plus importante collection d’art islamique jamais montrée dans le Royaume. C’est le résultat de partenariats sans précédents au niveau national et international, y compris avec le Conseil suprême d’antiquités égyptiennes.

Par ailleurs, l’exposition « Voir et percevoir » propose 25 oeuvres d’art de 20 artistes contemporains, dont des installations ou des pièces commandées spécifiquement pour l’occasion.

Le développement durable a déjà fait partie des thèmes des expositions de Ithra. Ainsi, l’exposition « Terra » organisée en partenariat avec Arcadia Earth s’est appuyée sur le pouvoir de l’art pour créer des expériences mémorables tout en offrant un point de vue local sur les défis globaux tels que la rareté de l’eau, la qualité de l’air et la pollution des matières plastiques. Une première en Arabie Saoudite, l’exposition s’est alignée avec les objectifs environnementaux du Royaume dans le cadre de l’agenda 2030 pour le développement durable. Les artistes invités étaient Basia Goszczynska, Daniel Popper et META. (Mai-septembre 2021).

Cinéma: production et présence internationale

Le centre a déjà développé sa réputation en tant que leader de production de films en Arabie Saoudite et a participé au 74 Festival de Cannes ainsi qu’au Festival international de cinéma de la Mer Rouge, le premier du Royaume.

Le Prix d’art Ithra

Cette initiative annuelle commencée en 2017 a pour but de récompenser un projet d’oeuvre originale et d’en permettre la création. Elle était au départ ouverte au niveau national, mais en 2021 l’appel a été élargi aux artistes contemporains résidant dans l’un des 22 pays arabes. Le gagnant reçoit une enveloppe monétaire (jusqu’à $100,000) pour la création de son oeuvre, celle-ci est présentée lors de la Biennale Ad-Diriyah (la première du Royaume) et fait partie de la collection permanente d’art du centre Ithra. Le prix 2021 a été attribué à Nadia Kaabi-Linke, artiste Tunisienne-Ukrainienne basée à Berlin. Sa création « E Pluribus Unum – A Modern Fossil » montre un regard réflexif sur l’un des effets de la pandémie: la diminution du traffic aérien, lequel soulève des questions sur comment l’humanité mesure le progrès et la croissance économique.

Initiative «sync»

En lien avec l’utilisation croissante des nouvelles technologies auprès de la population, il est intéressant de citer l’initiative « Sync » : une plate-forme qui met l’accent sur la recherche et des conversations concernant le bien-être numérique (digital wellbeing). Il s’agit concrètement d’étudier le rôle et l’impact de la technologie sur les vies du public en général.

Ces technologies de l’information ont joué un rôle considérable lorsque nous avons été confrontés à la pandémie et à ses corollaires : confinements, restrictions dans l’espace public, conditions de voyage changeantes… pour conclure ce billet, abordons le cas de Ithra dans le contexte de la COVID-19.

Comprendre et agir pendant la pandémie

Questionné sur l’impact de la pandémie de la COVID-19 au Centre Ithra, son directeur, Hussain Hanbazazah, a répondu à Newsweek Magazine (Country reports) qu’au départ ils ont réfléchi sur leur mission, laquelle consiste à « inspirer les coeurs et enrichir les esprits ». Alors que les portes du centre étaient fermées, il ont ouvert des fenêtres numériques avec des plate-formes et des activités opportunes. « Par exemple, nous avons demandé aux gens de partager leurs émotions durant la pandémie, ce qu’il est possible de voir sur le Journal COVID-19 de notre site internet. Alors qu’on aurait pu penser que les gens se seraient ennuyés ou qu’ils auraient peur, une partie était optimiste, ce qui nous a surpris: ces personnes parlaient d’avoir reçu une chance pour refaire connaissance avec elles-mêmes, avec leurs familles et les personnes qu’elles aiment, ainsi que pour explorer leurs forces et leurs intérêts. Nous avons atteint plus de 1,7 millions de visiteurs à travers ces plate-formes et avons été capables de nous connecter bien au-delà des frontières de l’Arabie Saoudite.

Nous avons aussi collaboré avec des agences internationales. Les artistes ont beaucoup souffert de la pandémie en raison de la fermeture de cinémas, théâtres et d’autres lieux culturels; il y avait des limites pour la présentation de leur art. Avec l’UNESCO, par exemple, un mouvement appelé ResiliArt a été créé pour discuter de l’impact sur les artistes et comment nous pourrions nous appuyer sur le COVID-19 en tant qu’une opportunité pour la croissance. Nous souhaitons agir comme un pipeline pour la créativité en ces périodes difficiles ».

[1] Gómez De La Iglesia, Roberto (Dir.), Los Nuevos Centros Culturales En Europa, Grupo Xabide, Vitoria-Gasteiz, 2007, 348 p.