Centres culturels

Abolir les frontières « where technology meets culture »

Depuis quelques années, je suis avec intérêt les projets d’un centre culturel dans un espace culturel partagé entre la Belgique et la France.

Le Manège Mons Maubeuge est un centre culturel unique en son genre situé près de la frontière franco-belge qui joue un rôle prépondérant dans la préparation et le développement du programme de « Mons 2015 » Capitale européenne de la culture dont la trame thématique est expressément « Là où la technologie rencontre la culture ».

Son histoire est liée à un territoire en reconversion qui consacre la culture comme l’un des principaux axes de développement, en mettant l’accent sur la construction européenne et son intégration dans la scène internationale, sans pour autant négliger le tissu social local.

 Séparées de 18 km, dans une région minière victime de la crise sidérurgique, les villes de Mons (B) et de Maubeuge (F) perçoivent des changements dans leurs paysages culturels à la fin des années 80 et une coopération commence à partir d’initiatives de développement culturel présentées par leurs institutions culturelles. En effet, leurs directeurs respectifs, Yves Vasseur et Didier Fusillier se rencontrent pour construire des ponts entre leurs régions avec deux idées principales: la démocratisation culturelle et la qualité de la programmation. Ce qui est conforté en l’an 2000 par Elio Di Rupo, nouveau bourgmestre (maire) de Mons, qui s’engage dans l’exercice de la rationalisation du paysage culturel local. Le Manège de Mons est ainsi créé, intégrant diverses institutions culturelles.

En 2002, les deux villes décident d’officialiser leur collaboration: programmation et communication communes, promotion de la mobilité des publics et des artistes entre leurs différents locaux (avec navettes gratuites, par exemple), création d’un studio de production numérique … Le Manège Mons Maubeuge est établi comme une véritable plateforme transfrontalière pour la création et la diffusion de l’art contemporain. Il y a de nombreux avantages: cohérence dans les décisions de programmation, réduction des coûts d’exploitation, une meilleure visibilité européenne – symbole de l’intégration – et l’optimisation de la gestion technique et financière. La configuration progressive du Manège Mons inclut un lieu dédié à la création théâtrale, le « Théâtre Le Manège » et un nouveau « Centre des écritures contemporaines et numériques », espace d’apprentissage pour l’utilisation des technologies numériques dans les arts du spectacle qui promeut l’interaction avec les technologies de l’information et de la communication (TICs), ce qui nous permet de rappeler la stratégie de la ville de Mons pour attirer les entreprises technologiques comme Google, afin de participer à l’économie créative mondiale. Une autre composante, très originale aussi, qui assure la participation citoyenne et des associations,  la « Maison Folie de Mons » née dans l’élan de Lille 2004 en tant que laboratoire pour la réunion des artistes et des habitants où le processus de co-création est au cœur de nouvelles relations.

Le réseau transfrontalier est confirmé: la saison artistique est organisée en collaboration entre cinq villes et douze espaces culturels de la région, offrant plus de cent spectacles par an, avec près de 60.000 spectateurs et plus de 5.000 abonnés pour une population combinée de 180.000 habitants.

Tout ce processus s’est inscrit dans le cadre d’une perspective intégrale de développement culturel du territoire dans de nouveaux contextes sur laquelle s’appuie le programme de la Capitale européenne. Celui-ci n’a pas été conçu sur une philosophie de grandes expositions et d’événements « vitrine » isolés. Il est basé sur une vision à long terme de la relation entre culture et nouvelles technologies, avec une approche démocratique inclusive. C’est dire si c’est un projet sensé, ambitieux, durable et respectueux des contraintes économiques régnantes. Il faut souligner que d’ici 2015 aucun budget pharaonique pour des actions architecturales n’a été considéré pour la réalisation du programme de Mons 2015.

Je vous invite à visiter les sites web de la Fondation Mons 2015 et du Manège Mons Maubeuge.

Le centre Roi Abdelaziz pour la connaissance et la culture, «Symbole de fierté, étincelle d’innovation»

Depuis la publication il y a quatre ans des actes du colloque “Les nouveaux centres culturels en Europe“¹, les tendances identifiées par les auteurs ont continué à se confirmer, et ce non seulement dans le Vieux Monde. Il est frappant de constater comment les forces de la mondialisation se manifestent dans les centres culturels, notamment autour de la révolution numérique et de l’évolution des relations entre les individus et la société, avec de sensibles effets au niveau local. Je vous propose aujourd’hui d’envisager certaines des multiples facettes de ces phénomènes à travers un projet en préparation : Le centre Roi Abdelaziz pour la connaissance et la culture.

Un futur centre culturel au carrefour de la mondialisation

Interrogé dans un bulletin sur la façon dont les directeurs d’institutions culturelles font face au «changement culturel», Fouad Therman, directeur du futur Centre Roi Abdelaziz pour la connaissance et la culture², à Dhahran, en Arabie saoudite, indique que le centre “offre un nouveau prototype culturel qui intègre sous un même toit diverses installations culturelles, y compris une bibliothèque publique de pointe, un musée pour les enfants, des musées d’arts visuels et du patrimoine Saoudiens, de la civilisation islamique et d’histoire naturelle, des archives, un grand Hall pour des expositions importantes provenant de l’extérieur du Royaume, des théâtres et un centre d’avant-garde pour la créativité des jeunes appelé ‘Pierre angulaire’ (The Keystone) »³.

On peut se demander si la nouveauté du modèle évoqué se réfère essentiellement à l’aspect de la localisation de ce centre, car nous savons que depuis un bon nombre d’années il existe beaucoup d’autres centres qui combinent ces types d’installations et d’activités culturelles. L’originalité réside peut-être dans d’autres dimensions. Si vous visitez le site internet du Centre vous constaterez que l’ensemble sera logé dans un bâtiment emblématique qui sera lui-même une œuvre d’art… est-ce que ce sera un nouvel exemple de centre culturel où le contenant prévaut sur le contenu?

« Source de fierté » : le symbole sera très fort car le centre sera construit à l’endroit où pour la première fois du pétrole a été trouvé dans le pays. C’est certainement aussi une étape importante qui s’insère dans la compétition mondiale des villes – et même des pays – qui cherchent à se distinguer de leurs rivaux à travers leurs équipements culturels ou à s’approcher d’un certain modèle international (nettement occidental) : c’est précisément le cas dans certaines villes du Moyen-Orient comme Dubaï, pour ne pas mentionner ce qui se passe dans les grandes métropoles de Chine.

 À travers sa communication éloquente – qui a inspiré le titre de ce billet – nous comprenons que le centre va participer à la compétition croissante entre les institutions culturelles elles-mêmes grâce à une projection internationale, qui consiste en la création d’une «marque» distinctive – qui peut se développer en termes commerciaux ou de marketing, mais aussi de savoir-faire et de formation – ce qui a déjà visiblement intéressé le Centre Georges Pompidou, le Louvre, la Tate Gallery, le musée Guggenheim, pour n’en nommer que quelques-uns. Vu de cette manière, nous pouvons toujours nous demander si l’originalité de la démarche s’exprimera par d’autres éléments.

Il est intéressant de noter que le directeur n’a pas oublié de mentionner que le projet a été initié et qu’il est financé par la compagnie pétrolière nationale, la Saudi Aramco, probablement la société la plus riche du monde dans son secteur, intéressée à s’engager vers l’économie créative. En ce sens, et c’est encourageant, M. Therman cite le dialogue interculturel et l’innovation en tant que clés pour le succès du futur centre. Ne connaissant pas encore dans le détail le projet culturel, nous pouvons nous poser une série de questions concernant l’orientation dudit dialogue interculturel, dont l’approche est étroitement associée ici à l’Ouest au respect des droits de l’homme … Quelle sera l’ouverture du centre vers l’extérieur ainsi qu’à l’intérieur du propre pays (quelle place pour les résidents et les résidents étrangers …)? Sous quels prismes sera construit le dialogue interculturel? Peut-on espérer la création d’une perspective commune? Ce sera sans aucun doute une expérience enrichissante dans ce domaine.

Nous pouvons d’ailleurs penser que l’innovation culturelle pourra être associée amplement à la composante du dialogue interculturel et impliquer une certaine spécialisation dans leurs activités, comme en témoigne la tendance à se concentrer sur les technologies de l’information et de la communication (TICs) liées aux arts et à la culture dans de nombreux nouveaux centres culturels ou des espaces comme le Cube ou La Gaîté Lyrique en France, le CAMON ou le Medialab-Prado en Espagne, entre autres, ainsi que d’autres centres qui se redéfinissent en ce sens, comme le Centre Culturel Général San Martin à Buenos Aires, toujours conservant le principe de l’ouverture à l’interdisciplinarité.

Je suivrai avec intérêt le développement de cette entreprise. Tandis que le projet du Centre Roi Abdelaziz pour la connaissance et la culture fait partie de la tendance à l’internationalisation, soulignant les éléments du dialogue interculturel, de l’innovation et des TICs, je vous proposerai dans mon prochain billet d’envisager un deuxième cas qui les incorpore dans une stratégie globale de planification culturelle territoriale à travers les frontières, à la fois artistiques et physiques…


[1]Gómez De La Iglesia, Roberto (Dir.), Los Nuevos Centros Culturales En Europa, Grupo Xabide, Vitoria-Gasteiz, 2007, 348 p.

[2] Appelé indistinctement (!) « Centre Roi Abdelaziz pour la culture mondiale »

[3] Ma traduction.